Mihai Eminescu
Petre V. Hanes

           Petre V. Hanes, a student and then a teacher in "Stirbei Voda" Highschool, is the author of the first history of the Romanian literature which was published in Paris in 1934.   His book contains a chapter dedicated to Mihai Eminescu, too. He is also the author of other books on literary history dedicated to Mihai Eminescu.   


Il fit ses premières études à Cernãuti dans la Bucovine alors autrichienne et en 1860 il y entra au gymnase, où il ne 
resta que trois ans. Il passe ensuite un an à Sibiu en Transylvanie, puis en 1864 il revient à Cernãuti. La même année, une tournée théâtrale venue de Bucarest donna une série de représentations à Cernãuti. Eminescu les suivait assidûment et quand la troupe partit, il la suivit. En 1866 nous le trouvons de nouveau à Cernãuti, écrivant, à l'occasion de la mort d'un  de ses maîtres, la poésie « Porte le deuil, belle Bucovine », qui fit connaître son talent.  

En automne 1869, il alla à Vienne, pour étudier la philosophie. Il y demeura presque trois ans et suivit des cours de  
philosophie pratique et d'histoire de la philosophie. C'est là qu'il se familiarisa avec les littératures occidentales, surtout avec la littérature allemande, et il fit en même temps parmi ses camarades roumains une active propagande nationaliste. Il rentre au pays pour peu de temps, puis repart pour Berlin, où il continue ses études. Il y suivit des cours de logique, de métaphysique, d'histoire, de géographie et de droit. Pour pouvoir vivre, il prend un emploi à l'Agence diplomatique roumaine (la Roumanie n'avait pas encore en ce temps-là de légation à Berlin). Au bout de deux ans il rentre au pays et il est nommé directeur à la Bibliothèque Universitaire de Yassy, où il peut apaiser sa soif d'anciens livres roumains. Il les aimait tant, ces livres, qu'il en lisait des fragments à ses amis, les traduisait en allemand, langue qu'il possédait bien, voulant ainsi répandre à l'étranger l'intérêt pour notre vieille littérature. Il fut rédacteur à un journal de Yassy et puis au « Timpul » (Le Temps) de Bucarest. Sa collaboration à ce journal est une des plus belles pages du journalisme roumain.  
Il menait une vie désordonnée, passant des nuits blanches, fumant et buvant des cafés jusqu'à l'aube. Tantôt il mangeait beaucoup, tantôt peu ou rien et n'avait jamais d'heure fixe pour ses repas. Un écrivain roumain le peint ainsi : « Gai et triste , communicatif et maussade, doux et âpre, se contentant de rien, toujours mécontent de tout, parfois abstinent comme un anachorète, d'autre fois avide des plaisirs de la vie, fuyant les gens et les recherchant.»  

En 1883 il tombe malade et, malgré les soins qui lui furent donnés au pays et à l'étranger, à Venise et à Florence, il n'a pu se rétablir. Il fut ensuite interné dans un hospice d'aliénés en Moldavie, d'où il sortit guéri cinq mois aprés. Deux ans se passent, la maladie reparaît, le poète est enfermé à Bucarest dans une maison de santé, où il meurt. Il est conduit à sa dernière demeure par un petit groupe d'amis de choix.  
Il était fier, timide et discret, aimait la vie sous toutes ses formes, mais la pauvreté d'abord et la maladie plus tard lui ont brisé les ailes. Peu d'écrivains ont eu à lutter autant que lui contre les difficultés de l'existence et il a d'autant plus souffert, que, se rendant  compte de sa supériorité, il voyait qu'il ne pouvait rien contre les obstacles insurmontables qui se dressaient sur son chemin. Il dit à sa bien-aimée qui ne l'avait pas compris :  

                 Tu aurais dû te pénétrer 
                 De ce charme saint 
                 Et la nuit allumer la flamme 
                 De l'amour sur cette terre. 

Cette âme si fière a dû se plier à demander le pain quotidien. Il écrit le 10 novembre 1887 à un protecteur: « Si vous avez la possibilité de m'aider, je vous prie de le faire le plus tôt possible, car une noire misère me menace.»  C'est alors qu'un conseil départemental lui a voté une subvention mensuelle et qu'on a publié en volume quelques-unes de ses oeuvres, pour lui venir en aide. A cause de cette misère, il commence, à éviter les gens et à  rechercher la solitude, la nuit, l'obscurité. Les paysages dans ses oeuvres sont éclairés par la lune, non par le soleil. Cette âme si riche et si sensible ne recevait jamais sans écho les impressions de l'extérieur. Elle palpitait de toutes les souffrances, elle s'indignait de toutes les infamies.  
Eminescu, avide de s'instruire, lisait et étudiait avec une passion de savant. Il a lu les ancients livres roumains avec 
beaucoup d'intérêt et il en a tiré profit comme peu de lettrés. Il a visité toutes les provinces roumaines avec une curiosité insatiabe de voir des paysages majestueux, des costumes régionaux, des habitudes locales. Il a été le seul, après Al.Russo et V. Alecsandri, à parcourir les montagnes et les vallées à la recherche des chants populaires. Son âme était remplie du passé et du présent de sa nation. Étudiant à Vienne et à Berlin, il lisait avec enthousiasme  les grandes oeuvres de la littérature allemande qu'il aimait dès son enfance. Mais il haïssait les étrangers, qui empêchaient le développement de la nation roumaine. Il aurait voulu un état roumain composé de Roumains pur sang. Il est mort avec la crainte de voir les Roumains étouffés dans leur propre pays par les étrangers installés au milieu d'eux.  
L'Union des principautés en 1859 et même la grande union qu'il prévoyait et qui se réalisa après sa mort, lui semblaient encore trop peu; il rêvait pour son pays un avenir brillant, mais pas seulement au point de vue politique. Il voulait l'indépendance, mais une indépendance réelle, un développement sans obstacle, dans toutes les directions, d'une nation riche de possibilités tant économiques, qu'intellectuelles.  
Voici un passage caractéristique à cet égard de son étude sur « l'Influence autrichienne » : « L'histoire des cinquante dernières années, appelée par beaucoup de gens l'histoire de la régénération nationale, pourrait 'appeler plus exactement l'histoire de la destruction des petits propriétaires et des artisans. Mais si l'on détruisait les petits 
propriétaires, qui sont la base du pays, les colonnes de l'édifice devaient fatalement s'écrouler. Les nobles sont tombés aussi. Une classe sociale est un principe d'harmonie dans un peuple, voilà pourquoi c'est un mal que les petits propriétaires soient tombés, un mal que le artisans soient tombés, un mal que les nobles soient tombés, car on verra la suite. On verra comment les influences étrangères trouveront dans les phalanges nationales des vides de plus en plus sensibles, comment les fonctions de la vie économique dégénèreront, comment les organes étrangers entreront dans notre corps social, comment les classes productives de la Moldavie disparaîtront un homme aprés l'autre, une classe après l'autre, comment la terre roumaine deviendra un terrain d'exploitation pour l'industrie étrangère. Où l'épicier, devenu noble, fermera sa boutique, le juif prendra sa place. Où le fils du fourreur deviendra fonctionnaire, le juif ouvrira sa boutique. Où le cordonnier roumain deviendra gardien, là le juif ouvrira une cordonnerie. »  

 
Les ennemis étaient donc les étrangers, ceux du dehors, comme ceux du  dedans, Roumains de nom, mais non de race. Partant de ce point de vue, Eminescu édifia toute une théorie sociale, connu sous le nom de « théorie de la classe superposée »: d'après lui les dirigeants du peuple roumain ne sont pas des Roumains pur sang, mais des étrangers réfugiés parmi eux depuis une génération ou deux, qui travaillent à l'encontre des aspirations et des penchants naturels d'un peuple qu'ils ne connaissent pas.  
La seconde partie de la IIIe Satire exprime, sous une autre forme, la même idée. L'amour de la race, la haine contre les étrangers et l'influence du romantisme l'ont amené à idéaliser le passé, le temps où il croyait que les Roumains n'étaient pas mêlés aux étrangers et où l'on ne choisissait que parmi eux les éléments productifs et dirigeants. Dans la poésie « Epigonii» (Les Successeurs) il idéalise le règne d'un vaillant prince, dans «Doina » (Le Chant) celui d'un autre prince encore plus brave. Jadis les Roumains avaient un idéal, affirme le poète, ils le l'ont plus aujourd'hui. Les princes d'autrefois avaient confiance dans leur idéal d'indépendance contre l'autorité turque, les écrivains avaient confiance dans leurs saintes pensées,sa génération n'en a aucune. Par ce côté-ci de son oeuvre, le poète reste tout près de la génération idéaliste, chante come elle le passé, mais avec plus de talent, de force et de profondeur, avec une harmonie unique de langue et de versification.Le souffle épique, tant recherché par la génération précédente, il l'a rencontré dans la première partie de la III e Satire. C'est là aussi qu'il donne une peinture de la beauté morale, en faisant ressortir l'éclat par le mépris et le scepticisme avec lesquels il traite le présent dans la seconde partie de la satire. Reprenant le vers d'Alfred de Musset : «Tel est le monde hélas! et tel était Hassan », Eminescu finit ainsi ses « Epigonii»: « Tout est poussière, le monde est tel qu'il est et nous sommes comme lui. »  
Eminescu a réalisé aussi un autre rêve de la génération précédente: il a utilisé les trésors artistiques de la poésie populaire. Nous avons cité plus haut « Doina », composée d'images et de thèmes populaires, ajoutons-y «Ce te  
legeni, codrule ? » (Pourquoi te berces-tu, forêt ?), « Fãt-frumos din teiu » (Le Prince charmant d'un tilleul), «Freamãt de codru » (Frémissement de forêt, « Revedere » ( Le Revoir ), « Crãiasa din povesti » (La Reine des contes), «La mijloc de codru des » (Au milieu de la forêt touffue ) et surtout le conte « Fãt-frumos din lacrimã » ( Le Prince charmant né d'une larme). Eminescu est resté sans rival pour découvrir les belles histoires et pour en former une oeuvre d'art.  

Sur le présent il avait des vues pessimistes.Dans un sonnet à Venise, au son de l'horloge de Saint-Marc, il résume toute une philosophie en un vers: « Un mort ne revient pas, c'est fini, bel enfant ! » L'océan se débat courroucé pour ressusciter sa fiancée Venise, mais en vain. Les vieux palais qui résonnaient autrefois de chants, aujourd'hui restent silencieux. Leurs murailles sont éclairées par la lune au lieu des candélabres étincelants.La cité est un cimetière. Elle symbolise puor le poète la vie présente. Voici toute la pièce :  

                   De Venise la vie est éteinte à jamais. 
                   Plus de fêtes de nuit, plus de chants d'allégresse ; 
                   Aux escaliers de marbre, aux frontons des palais 
                   La blanche lune envoie une pâle caresse. 
                   Okéanos gémit le long des tristes quais, 
                   Lui seul ayant toujours l'éternelle jeunesse. 
                   Sa douce fiancée a vécu désormais. 
                   Et, contre de vieux murs, il se heurte en détresse. 
                   Ainsi qu'un champ de morts sinistre est son silence! 
                   Pontife survivant des beaux jours (autrefois, 
                   Saint-Marc lugubrement sonne l'heure aux beffrois. 
                   Et d'une voix profonde et tombant en cadence, 
                   De son ton de Sybille, il dit bien doucement : 
                   « Un mort ne revient pas, c'est fini bel enfant ! » 

Dans « Glossa », le scepticisme est formulé en doctrine. Dans le merveilleux tissu des vers, dans un jeu féérique d'idées, la méfiance et l'indifférence pour tout ce qui nous entoure se font jour peu à peu. Il en est de même dans la  
seconde partie des « Epigonii » et dans la partie finale de la II e Satire.  

Qu'il aille un peu plus loin et il atteint un pessimisme philosophique: dans « Mortua est », la mort de sa bien-aimée lui arrache la dernière goutte de foi; dans « Rugãciunea unui Dac » (La Prière d'un Dace), il poétise la destruction et condamne l 'existence, comme dans la plupart de ses poésies philosophiques. Le sommet est atteint dans «Luceafãrul » ( L'Étoile du soir ) avec l'admirable thèse de l'isolement forcé du génie. En prose, il développe largement les mêmes thèmes avec beaucoup d'éclat et de poésie dans (Sãrmanul Dionis (Le Pauvre Dionis). Au contraire, dans la nouvelle « Hristos a'nviat » ( Le Christ ressuscité) il nous donne une splendide apologie de la foi. Les poèmes d'amour sont imprégnés eux aussi d'une profonde mélancolie, d'une tendresse rare. C'est par eux que le poète a pénétré dans le grand public. On en a mis un grand nombre en musique et ces chansons restent encore à la mode.  
Eminescu n'a été connu jusqu'en 1900 que par ce qu'il avait publié dans les « Convorbiri Literare » (Causeries Littéraires), des morceaux choisis par lui-même d'après l'avis du cercle qu'il fréquentait, « Junimea » (La Jeuness). Cette oeuvre se limitait aux poésies publiées en volume, après sa mort, par le critique Titu Maiorescu et à quelques nouvelles. Mais Titu Maiorescu avait aussi chez lui des manuscrits inédits.Quand il les a mis à la disposition du public après la mort du poète et qu'une partie en fut publiée: «Literatura Popularã» (Littérature populaire), « Poezii Postume » (Poésies Posthumes), « Geniu Pustiu » (Le Génie errant), roman, Eminescu apparut sous un jour plus vrai. Maiorescu ne put plus maintenir ce qu'il avait dit en 1897:  
«Même s'il avait été élevé en Roumanie ou en France, et non pas en Autriche et en Allemagne, s'il avait hérité ou économisé plus ou moins de fortune...s'il avait rencontré dans sa vie sentimentale n'importe quelles autres figures humaines, Eminescu serait resté le même, son destin n'aurait pas changé».  
Le poète apparaît tout d'un coup comme un profond penseur, préoccupé par le sort de sa nation plus que par celui 
du monde et comme un produit spécifique de la race roumain.Sa courte vie ne lui a pas permis d'achever son oeuvre et ce qu'elle contenait de plus parfait fut en effet connu avant 1900, mais on ne peut se faire une idée complète de son activité si l'on néglige ce qui fut publié après. Là se trouve la peuve que le poète avait des attaches plus fortes qu'on n e le pensait avec la Transylvanie: un de ses maîtres préférés était un Transylvain et il avait vécu à Vienne au milieu des étudiants transylvains. Eminescu avait passé en Ardeal et au Banat deux années comme souffleur dans des troupes de théâtre. Il a recueilli des chants populaires de ces provinces, il a défendu les Roumains transylvains contre leur  administration hongroise par des articles de journaux, il a chanté en vers les  héros transylvains, il s'est inspiré de la révolution transylvaine de 1848 dans l'esquisse du roman « Le génie errant » et il affirme même que la Valachie et la Moldavie ne sont qu'un prolongement géographique de la Transylvanie.  
Les premières productions poétiques d'Eminescu reflètent l'influence de l'école de Bolintineanu et d'Alecsandri. Son patriotisme est le même qui celui d'Alecsandri et de ses admirateurs, mais différent de celui des poésies écrites par lui plus tard. Il a pris de Bolintineanu les sujets d'un romantisme excessif, les vers sautillants et les expressions un peu communes. Il apris aux successeurs d'Alecsandri l'étroite liaison entre le "  dor " (désir et regret) de son pays et celui de son enfance, de la maison où il vécut ses premières années, toutes choses que par la suite on ne retrouve plus chez lui.  

Pluis l'aigle a pris son vol. Il ne redescend plus des sphères éthérées et sereines. Il a créé une nouvelle langue poétique, une nouvelle versification, des images d'une nuance fine et variée, leur donnant à exprimer de vrais sentiments et de profondes pensées.  

On a voulu limiter les causes de sa puissante influence sur ses successeur à l'attrait et à l'originalité de son style.La vérité est pourtant qu'à la  nouveauté de la forme s'ajoutait la hardiesse de la conception. Après la béatitude généracle où vécut la génération de 1870-1880, après les succès politiques qui terminent des luttes d'un demi-siècle, après le bonheur et la gloire chantés par Bolintineanu et Alecsandri et surtout à cause de l'abus et la répétition des mêmes thèmes par leur école, le public fait entendre brusquement une rumeur de mécontentement et de pessimisme.  
Eminescu vient de paraître. Sa sensibilité puissante se fait l'interprête des aspirations nouvelles et trouve pour les 
traduire des modes d'expression nouveaux. Quoi d'étonnant dès lors s'il est devenu l'idole d'une génération ?  

 
HISTOIRE DE LA LITTERATURE ROUMAINE par Petre V. Hanes
                                                                        Paris
                                                           Librairie Ernest Leroux
                                                             28,Rue Bonaparte, 28
                                                                           1934
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  "Stirbei- Voda" Highschool Calarasi, Romania
  Teachers: Marinela Dinca & Nicolae Scaunas
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